
Microscopie en Puzzle. Vue au microscope électronique à transmission sur un échantillon de moelle osseuse, sous forme de puzzle de 2000 pièces 98 x 75 cm (21 ex). Tilling de 70 images, agrandissement x50.000 réalisé avec le soutien de l’INSERM. © Marc Ferrante 2023-2025.
La microscopie est une discipline ardue et laborieuse. Le technicien ou le scientifique, qui travaille à l’échelle du nanomètre, est un navigateur échoué sur le rivage d’un pays inconnu : d’expériences en expériences, le microscope lui permet de découvrir, puis de comprendre petit à petit les corrélations entre les différents éléments présents à l’échelle moléculaire ou cellulaire, qui constituent cet échantillon de vivant, pourtant figé et tranché aux dimensions de la machine. L’espoir d’en comprendre un peu plus et pour certain de maîtriser le vivant, confère au nano des enjeux qui paraissent d’autant plus colossaux que leurs tenants et aboutissants nous sont inconnus et invisibles.
Ceci explique aussi que la microscopie électronique, comme beaucoup de technologies de pointe, soit le support idéal pour une “économie de la promesse“, qui repose en fait sur un “futur“ déjà planifié par la science-fiction ou par les fantasmes transhumanistes (NBIC, industrialisation du vivant, “réalité augmentée”…).
Pourtant le nano n’est pas que l’affaire des scientifiques, des industriels et des politiques ; les laboratoires n’ont jamais été des lieux étanches, car les questions pratiques et éthiques qui s’y posent concernent toute notre société. La microscopie est aussi un fait culturel ; c’est le théâtre d’une expérience collective, dessinant un imaginaire qui reste à construire, loin du techno-solutionnisme industriel utopiste qui prévaut aujourd’hui.
En résidence ouverte dans un laboratoire de l’INSERM pendant plusieurs mois, j’ai donc travaillé sur l’archéologie de ces technologies de pointe, comme je l’avais fait avec la radiographie. J’y ai imaginé plusieurs projets, dont ce puzzle.
Chacun est invité, chez lui ou lors d’une exposition, à reconstituer (ou non) ce puzzle, extrêmement difficile, vu son motif et l’absence de couleurs. En tentant de reconstituer cette vue au microscope à transmission d’un échantillon de moelle osseuse, vous pourrez revivre autrement l’expérience laborieuse du scientifique qui travaille à l’échelle nanométrique : vous pourrez rejouer ainsi l’épreuve de la contextualisation et de l’interaction de chacune des cellules, protéines (…) qui composent cette image, en recherchant la juste place de chacune des pièces du puzzle.
Au bout du compte, la microscopie changera-t-elle pour autant notre rapport à la cellule et au corps ? Et au-delà de ce que nous apprendrons de nouveau sur notre corps, le nano nous ouvrira-t-il véritablement de nouveaux horizons ? Ou bien nous faut-il exalter de l’incomplétude du vivant (et du puzzle), même si nous cherchons toujours à la surmonter ?